Pourquoi les successeurs de Néron ont-ils délibérément enterré la Domus Aurea sous des thermes ?
Un palais de 80 ha en plein cœur de la Ville Éternelle, construit en 4 ans, effacé en moins d’un demi-siècle. La Domus Aurea, le palais de Néron commandé après l’incendie de Rome en 64 ap. J.-C. et conçu par les architectes Severus et Celer, n’a pas été démolie. Elle a été enterrée vivante, volontairement, sous les thermes de Trajan. Pourquoi ce choix ? Et comment cet ensevelissement politique a-t-il involontairement sauvé le palais pendant 15 siècles ? Il est temps de lever le voile sur cet ancien palais impérial.
Un palais qui a scandalisé Rome

Crédit : Giacomo Quadrio (Google Maps)
Néron lance la construction dès 65 ap. J.-C., sur les ruines de sa propre résidence incendiée, la Domus Transitoria, confiée aux architectes Severus et Celer. Le résultat couvre entre 80 et 100 ha entre le mont Palatin et l’Esquilin, soit une portion considérable du centre urbain de Rome. Suétone décrit un lac artificiel, des jardins, des portiques « longs de mille pas » et une statue colossale de Néron haute de 120 pieds, soit environ 36 m. La cenatio rotunda, salle à manger circulaire de 16 m de diamètre, tournait en continu grâce à un mécanisme hydraulique.
Les Romains ne s’y trompent pas. Une plaisanterie circule dans la ville : « Rome deviendra sa maison, citoyens émigrez à Véies. » Tacite et Suétone notent l’indignation publique face à cette confiscation massive d’espace urbain au profit d’un seul homme. Néron meurt en 68 ap. J.-C., 4 ans à peine après l’incendie, et n’a probablement jamais habité le palais achevé. Le chantier est colossal, le scandale aussi.
Effacer Néron de la carte
Après le suicide de Néron en 68, le Sénat le déclare ennemi public. Ses successeurs flaviens, Vespasien puis Titus, ne sont pas issus de la vieille aristocratie romaine et ont un besoin urgent de légitimité. Se démarquer de Néron n’est pas un geste symbolique : c’est une nécessité politique calculée. La Domus Aurea, symbole vivant de la tyrannie et de la confiscation privée de Rome, devient la cible prioritaire. Même Othon, bref successeur de Néron en 69 (il ne règne que 95 jours avant d’être vaincu par Vitellius, lui-même renversé par Vespasien), vote 50 millions de sesterces pour en terminer les travaux, avant que la direction change radicalement avec l’avènement flavien.
Le message que veulent envoyer les Flaviens est simple et lisible par tous les Romains. Ce que le tyran avait pris pour lui, le nouvel empereur le rend au peuple. C’est de la communication politique pure, pas un souci patrimonial. La condamnation de la mémoire de Néron ne reste pas qu’une déclaration du Sénat. Elle s’inscrit dans la pierre, ou plutôt dans la terre qui va recouvrir le palais.
Rendre le terrain aux Romains

Crédit photo : Wikimédia – Andy Montgomery
Les Flaviens démontent la Domus Aurea par étapes, mais chaque démontage produit un équipement public pour Rome. Vespasien assèche d’abord le lac artificiel de Néron et y lance la construction de l’amphithéâtre Flavien entre 70 et 80 ap. J.-C. Ce que l’on appelle aujourd’hui le Colisée doit d’ailleurs son surnom médiéval à la statue colossale de Néron. Reconvertie en représentation d’Hélios, elle se dressait à proximité. Titus fait ensuite construire ses propres thermes sur une partie du complexe. Trajan pousse la logique au bout en faisant remblayer les salles du secteur Oppius pour y ériger ses thermes monumentaux, inaugurés vers 109 ap. J.-C.
Hadrien complète l’effacement. Il fait construire à partir de 121 le temple de Vénus et de Rome à l’emplacement du vestibule du palais, entre le Colisée et le Forum romain. En 50 ans, là où Néron avait privatisé 80 ha urbains, les empereurs flaviens et antonins ont installé des bains publics, un amphithéâtre de 50 000 places et un temple majeur. Le contraste est voulu, affiché, spectaculaire.
Pourquoi enterrer plutôt que raser ?
La question technique est rarement posée, et elle mérite une réponse directe. La Domus Aurea de Rome est construite en brique et béton. Ses voûtes atteignant 10 m de hauteur et s’appuient sur des murs épais. Raser un tel ensemble aurait mobilisé des milliers d’ouvriers pendant des années pour un coût prohibitif. Les ingénieurs de Trajan ont tranché : vider les salles de leurs ornements (dorures, marbres, ivoires, mosaïques), remblayer jusqu’aux voûtes avec de la terre et des gravats, et utiliser l’ensemble comme plateforme de fondation pour les thermes de Trajan.
Ce choix pragmatique a eu une conséquence que personne n’avait anticipée. Les salles, largement protégées de l’air et des pillages, ont conservé leurs fresques pendant près de 1 500 ans dans un état suffisamment lisible pour inspirer la Renaissance. Les 150 salles aujourd’hui dégagées, sur environ 200 estimées, portent encore des traces de ce décor. Le calcul cynique des architectes de Trajan a involontairement créé l’une des meilleures archives décoratives de l’Antiquité romaine.
La redécouverte à la Renaissance

Crédit photo : Wikimédia – MatthiasKabel
À la fin du XVe siècle, selon une tradition narrative largement répandue depuis lors, un jeune Romain tombe dans un trou sur les pentes de l’Oppius. Il se retrouve alors dans des galeries couvertes de peintures, dans les salles enfouies du palais de Néron. L’information se répand vite. Domenico Ghirlandaio, Raphaël et son cercle, Michel-Ange descendent à leur tour dans ces salles que tout le monde appelle alors « les grottes ». Les fresques néroniennes montrent des architectures en trompe-l’œil, des figures hybrides et des motifs végétaux entrelacés. Ce vocabulaire visuel inspire directement un nouveau style décoratif.
Raphaël et son élève Giovanni da Udine s’en inspirent pour les Loges du palais du Vatican. Il s’agissait de l’une des commandes les plus importantes de la Rome pontificale. Des visiteurs célèbres y laissent leur signature gravée dans les fresques. Ce tourisme précoce a cependant un revers direct. En introduisant humidité et lumière dans des salles enfouies depuis 15 siècles, ces visites déclenchent un lent processus de dégradation qui se poursuit aujourd’hui.
La Domus Aurea aujourd’hui : visite, accès et état du site
Le site rouvre au public en 1999 après 20 ans de fermeture. Puis, il referme en 2005 après de nouvelles dégradations. Le 30 mars 2010, le plafond de la chambre 15 s’effondre sur une dizaine de mètres carrés, signe que le bâtiment reste fragile. Les recherches archéologiques menées sur le Palatin ont par ailleurs alimenté le débat sur la localisation précise de la cenatio rotunda. Sa position exacte reste discutée dans la communauté scientifique malgré plusieurs campagnes de fouilles.
C’est le Parco Colosseo qui gère aujourd’hui le site. Les visites se font dorénavant avec un casque de réalité augmentée qui restitue les décors d’origine. Réservez impérativement en ligne avant votre venue. Les créneaux sont limités et les conditions d’accès changent régulièrement en raison des travaux de restauration en cours. Le site se trouve sur les pentes du mont Oppius, dans le parc du Colle Oppio, à quelques minutes à pied du Colisée. Comptez 1h30 de visite minimum pour les salles accessibles.
Enterrée par calcul politique, conservée par un heureux concours de circonstances, redécouverte au fil des siècles : la Domus Aurea de Rome résume à elle seule 15 siècles d’histoire romaine.
