Les cataphiles : qui sont ces explorateurs clandestins des sous-sols de Paris ?
Les catacombes officielles de la capitale font 2 km et accueillent 6 millions de visiteurs par an. Sous Paris, il existe aussi 300 km de galeries que personne ne visite officiellement : ce sont les carrières souterraines. Et ceux qui les parcourent à Paris ont un nom : les cataphiles, du mot « catacombes » et du suffixe « -phile », qui aime. Il ne s’agit pas d’un hobby marginal mais d’une sous-culture avec ses règles, ses codes et sa propre cartographie.
Pas des vandales, pas des touristes

Crédit photo : Wikimédia – Deror avi
Un cataphile n’est pas quelqu’un qui s’introduit par défi dans un endroit interdit. Les profils réels vont de l’étudiant en histoire à l’ingénieur, en passant par le photographe, le passionné d’architecture ou le géologue amateur. La communauté ne ressemble à rien de précis, et c’est précisément ce qui la définit.
Ce qui la soude, en revanche, ce sont des règles non écrites appliquées avec une vraie rigueur. La principale : ce qui descend remonte. Pas un déchet, pas un graffiti, pas un objet laissé sur place. Divulguer publiquement l’emplacement d’une chatière est considéré comme une trahison. Ces règles ne sont pas affichées, elles se transmettent au sein de cette culture cataphile à Paris, aussi discrète que structurée.
300 km de galeries sous les pieds
Paris repose sur du calcaire lutétien extrait depuis le Moyen Âge. Une partie des grands monuments de la rive gauche et des immeubles haussmanniens ont été construits avec cette pierre tirée de ce qui est devenu un labyrinthe de 300 km de carrières souterraines sous les arrondissements du sud. Ce réseau s’appelle les carrières, pas les catacombes. L’ossuaire touristique du 14e arrondissement, lui, ne représente que 2 km de ce total. C’est la distinction fondamentale entre catacombes touristiques et carrières sauvages que beaucoup ignorent encore.
La zone la plus fréquentée par les cataphiles lors de leurs explorations sous Paris porte un nom précis : le Grand Réseau Sud, ou GRS. On y trouve encore des repères gravés dans la pierre par les inspecteurs des carrières, avec les noms des rues au-dessus. Les murs ont une mémoire que la surface a perdue.
Pourquoi ils descendent
Les motivations sont multiples et concrètes. Certains cartographient, parce qu’avoir une carte précise du GRS reste un objectif de plusieurs années de travail. D’autres documentent des inscriptions datant de la Révolution, des traces laissées par la Résistance, des sculptures taillées directement dans la roche. Le patrimoine historique souterrain est réel, non balisé, et personne d’autre ne le répertorie.
Il y a aussi des fêtes. Certaines salles sont mythiques dans la communauté, comme « La Plage », et ont accueilli des soirées avec des dizaines de participants. La dimension de liberté et d’anonymat compte aussi. Sous terre, il n’y a pas de caméra, pas de bruit, pas de hiérarchie visible. Ce n’est pas un mythe romantique, c’est une réalité pratique que les cataphiles à Paris assument sans en faire une philosophie.
Comment ils entrent, comment ils se repèrent
Les entrées dans les carrières interdites s’appellent des chatières. Ce sont des passages étroits, parfois à ramper, souvent dissimulés derrière une grille, un regard ou une façade anodine. Certaines ont été creusées par la communauté elle-même pour contourner les fermetures régulières de l’IGC (Inspection Générale des Carrières). Un cataphile expérimenté ne donnera jamais la localisation d’une chatière publiquement. C’est une règle aussi ferme que la première.
L’équipement minimum sérieux pour toute exploration urbaine dans les souterrains parisiens ne se négocie pas. Il faut une lampe frontale avec batteries de rechange et des cuissardes pour les secteurs inondés en période de crue ou de forte pluviométrie. Sans oublier une boussole et surtout une carte du secteur. Sans carte et sans expérience, se perdre dans le GRS n’est pas une hypothèse, c’est une certitude statistique.
Illégal, et assumé

Crédit photo : Wikimédia – J.M. Schomburg
L’accès aux carrières souterraines de Paris est interdit depuis un arrêté préfectoral de 1955, pris dans le contexte des effondrements et des risques d’affaissement qui menaçaient alors plusieurs quartiers du sud de Paris. L’amende prévue atteint 1 500 €, avec possibilité d’interpellation si des circonstances aggravantes s’ajoutent : alcool, stupéfiants, mise en danger d’autrui. La brigade spécialisée de la préfecture de police, surnommée les « cataflics », patrouille dans les souterrains et connaît les passages aussi bien que certains cataphiles.
L’IGC mure les accès régulièrement. La communauté les rouvre, parfois en quelques jours. Ce cycle dure depuis des décennies. En parallèle, des tensions internes existent : les cataphiles qui respectent les lieux regardent avec hostilité les groupes qui descendent uniquement pour faire la fête, dégrader ou provoquer les autorités sans aucune connaissance du réseau.
La face sombre du sous-sol
Les dérives existent et sont documentées. Des rave parties sauvages ont causé des dégâts importants sur des parois historiques. Des crânes ont aussi été volés dans les galeries proches de l’ossuaire. Dans les années 1990, des groupes violents rançonnaient d’autres visiteurs clandestins dans les catacombes sauvages de Paris. David Babinet, cataphile interviewé par TF1 en 1990 et archivé à l’INA, déplorait déjà publiquement la dégradation et l’irresponsabilité de certains.
Ce n’est pas une période révolue. Les graffitis massifs sur des inscriptions du XVIIIe siècle continuent. La communauté des cataphiles « sérieux » est la première à le signaler, précisément parce que ces dégradations fragilisent leur propre accès au réseau et détruisent ce qu’ils cherchent à préserver.
Ce qu’ils préservent vraiment
Paradoxe central : certains espaces du Grand Réseau Sud ne sont documentés, cartographiés et entretenus que par des personnes qui n’ont légalement aucun droit d’y être. Des cataphiles signalent des infiltrations d’eau aux autorités, restaurent des inscriptions abîmées, photographient des architectures que personne d’autre ne verra jamais. Sans eux, une partie de ce patrimoine souterrain parisien disparaîtrait sans qu’on en sache jamais l’existence.
La question posée par ce réseau de 300 km de carrières sous Paris reste sans réponse officielle. Que fait-on d’un patrimoine souterrain que l’État interdit d’accès mais ne documente pas entièrement ? Les cataflics ferment des portes. L’IGC sécurise les zones à risque. Mais personne, en dehors de cette communauté d’explorateurs clandestins, ne descend vraiment voir ce qui reste.
Sous Paris, 300 km de galeries creusées depuis le Moyen Âge attendent, entre patrimoine oublié et culture clandestine. La question de leur avenir mérite d’être posée sérieusement.
